Le signal est déjà visible sur les factures. Au 1er septembre, le prix repère de vente du gaz augmentera de 5,6 % pour environ 6 millions de foyers français, soit les clients encore liés à des offres indexées sur ce tarif de référence. Et, à en croire plusieurs analystes du marché, la facture de gaz hiver 2026 pourrait encore prendre jusqu’à un tiers si les tensions d’approvisionnement persistent.
Le sommaire
La Commission de régulation de l’énergie attribue cette hausse au renchérissement du gaz sur les marchés. Selon les éléments repris par Les Échos, le prix repère moyen atteindra 172,05 €/MWh TTC en septembre. Pour l’usage chauffage, le kWh passerait de 0,12558 € à 0,13474 €, d’après la couverture de BFMTV. Cette poussée intervient après une première hausse de 7,4 % en juillet.
Un prix repère en hausse, avec un effet direct sur 60 % des abonnés résidentiels
Le prix repère n’est pas un tarif réglementé au sens ancien du terme, mais une boussole mensuelle pour les fournisseurs et pour les ménages qui ont conservé des contrats indexés. Dans les faits, cela concerne autour de 60 % des abonnés résidentiels au gaz. La hausse de septembre ne touche donc pas la totalité du parc, mais elle donne le ton du marché pour les prochaines offres.
Le sujet dépasse de loin le pouvoir d’achat des ménages. Pour les industriels, notamment dans l’agroalimentaire, la chimie, les matériaux ou les réseaux de chaleur, la trajectoire du gaz reste un marqueur central de compétitivité. Quand le marché de détail se tend à ce point, c’est que l’amont européen se paie plus cher et que la fameuse « prime d’assurance » hivernale revient dans les cours.
Cette prime tient à la structure même du prix. Le coût d’achat du gaz représente environ 40 % de la facture finale ; le solde provient surtout de l’acheminement sur les réseaux et des taxes. Autrement dit, l’espace de manœuvre est limité dès lors que le marché de gros s’emballe. Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de l’énergie, avance une piste : agir sur les coûts de réseau, principalement portés par GRDF, pour atténuer une partie du choc. L’idée a le mérite d’exister ; elle supposerait toutefois un arbitrage politique et réglementaire loin d’être neutre.
Le détroit d’Ormuz remet le GNL au centre du risque
Le facteur déclencheur est bien identifié : la dégradation de la situation au Moyen-Orient, avec la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran au 1er mars. Ce passage concentre habituellement près de 20 % du commerce mondial de pétrole et environ 20 % des exportations mondiales de GNL. Dès lors qu’il se bloque, c’est toute la mécanique d’approvisionnement qui se grippe, en particulier pour l’Europe, très dépendante du gaz naturel liquéfié pour compléter ses besoins hivernaux.
Le point le plus sensible concerne le Qatar, acteur majeur du GNL. Thierry Bros estime qu’il faut se préparer à une absence de cargaisons qataries pendant toute l’année 2026. Le scénario reste une hypothèse de marché, pas une décision officielle d’arrêt d’exportation. Mais il suffit à tendre les anticipations, donc les prix. Le marché gazier n’attend pas la rupture physique pour réagir : il renchérit dès qu’il juge l’hiver moins couvert.
Le Journal du Net relevait récemment que le prix du gaz en Europe avait touché 74 €/MWh, un plus haut depuis janvier 2023, sous l’effet combiné des tensions géopolitiques et de l’approche de l’hiver, selon cette publication. Pour les acheteurs industriels, c’est un niveau qui rebat immédiatement les stratégies de couverture et de contractualisation.
Des stocks européens trop bas pour aborder l’hiver sereinement
Le second point de fragilité est le niveau des stocks. Ce week-end, les réserves européennes n’étaient remplies qu’à 58 % à 59 % selon les sources, alors qu’un niveau de 75 % à 80 % est habituellement visé à cette période. La faiblesse n’a rien d’anecdotique : en sortie d’hiver dernier, les stocks étaient déjà tombés à 28 %, ce qui a réduit la capacité de reconstitution estivale.
La Tribune souligne, dans son analyse sur les stocks européens, que ce décalage constitue le principal point de tension du marché. Dans le gaz, le stockage joue le rôle d’une assurance saisonnière : on injecte en été pour sécuriser les soutirages hivernaux. Cette année, cette assurance est loin d’être intégralement financée.
Bruxelles se veut plus rassurante. La Commission européenne juge qu’un taux de remplissage de 80 % reste techniquement accessible et suffisant pour passer l’hiver. L’écart avec les analyses les plus prudentes ne porte pas tant sur le risque de pénurie que sur le prix à payer pour éviter cette pénurie. C’est toute la nuance. Dans un entretien accordé à L’Opinion, Thierry Bros résume la situation ainsi : le danger immédiat n’est pas l’absence de gaz, mais son coût.
Ce diagnostic compte aussi pour l’appareil productif. De nombreux sites intensifs en chaleur process, qu’il s’agisse de fours, de séchage, de vapeur ou de cuisson, restent exposés au gaz malgré les efforts d’électrification et de décarbonation. Une hausse brutale des prix n’entraîne pas mécaniquement des arrêts, mais elle dégrade les marges, repousse certains CAPEX et complique les arbitrages de production en Europe.
Le paradoxe russe complique encore l’équation européenne
L’autre contradiction du marché européen tient à la place du gaz russe. L’Union européenne affiche un cap de sortie du GNL russe d’ici 2027. Dans le même temps, ce gaz couvre encore autour de 12 % de la demande européenne selon l’ACER. Et les flux n’ont pas disparu : entre janvier et mai 2026, les importations par gazoduc ont progressé de 7 % sur un an, tandis que celles de GNL ont augmenté de 11 %.
Ce décalage entre objectif politique et réalité physique entretient une forme d’ambiguïté sur le marché. L’Europe veut réduire sa dépendance, mais elle n’a pas encore entièrement sécurisé des alternatives à coût soutenable. Tant que cette équation restera ouverte, chaque choc géopolitique sur le GNL pèsera plus lourd sur les cours.
Pour la facture de gaz hiver 2026, le message est donc double. Oui, le système européen dispose encore de leviers pour éviter une rupture d’approvisionnement. Non, cela ne garantit en rien une stabilisation des prix. Si le détroit d’Ormuz reste bloqué, si les stocks peinent à remonter vers 80 % et si les cargaisons de GNL demeurent contraintes, le renchérissement observé depuis l’été pourrait n’être qu’un avant-goût des arbitrages de l’hiver, pour les ménages comme pour les industriels.
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