Le site Fibre Excellence Tarascon, liquidé le 29 juillet, n’en a pas fini avec ses obligations industrielles. Plus d’un mois après la décision du tribunal de commerce, l’État a dû reprendre directement la main sur la sécurisation de cette usine classée Seveso seuil bas, après avoir constaté l’arrêt d’équipements jugés critiques pour la prévention incendie et la maîtrise d’éventuels rejets.
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Le préfet des Bouches-du-Rhône, Jacques Witkowski, a pris le 3 septembre un arrêté prescrivant des mesures d’urgence. Puis, face au défaut d’exécution des injonctions administratives, les services de l’État ont décidé de réquisitionner le site. Le dossier dit beaucoup des angles morts d’une fermeture industrielle sensible : la production s’arrête, mais les risques, eux, restent en exploitation.
À Tarascon, l’enjeu dépasse la seule procédure collective. Cette ancienne usine de pâte à papier emploie encore, dans les faits, une logique de site à risques : du bois combustible demeure sur place, ainsi que des stocks de peroxyde d’hydrogène, de propane et de fioul lourd. Or une installation classée pour la protection de l’environnement, relevant du régime Seveso, reste soumise à des prescriptions strictes de mise en sécurité, comme le rappelle le cadre réglementaire des ICPE et sites Seveso.
Un dispositif incendie arrêté sur un site encore chargé en produits dangereux
L’élément déclencheur est très concret. Lors d’une inspection, les agents de la DREAL ont relevé la mise à l’arrêt de la « pomperie », le système de pompage attenant au Rhône qui alimente en eau l’ensemble du dispositif d’extinction incendie du site. Sur une usine papetière de cette taille, encore chargée en matières combustibles et en substances chimiques, ce n’est pas un équipement accessoire.
Les services de l’État ont aussi exigé la remise en fonctionnement de la station d’épuration interne, destinée à contenir et traiter d’éventuels déversements avant tout rejet vers le Rhône. Selon les constats administratifs relayés dans le dossier, ni la remise en route du système incendie ni celle de cette station n’avaient été menées malgré plusieurs mises en demeure et un premier arrêté préfectoral.
Le passage à la réquisition est rare. Il traduit un niveau de tension inhabituel entre l’autorité administrative chargée de la police des risques industriels et les acteurs de la liquidation. En clair, le préfet a considéré que l’exécution des mesures de sûreté ne pouvait plus attendre le tempo de la procédure collective.
Liquidation judiciaire d’un côté, obligations Seveso de l’autre
Fibre Excellence exploitait deux grands sites de pâte à papier en France, à Tarascon et Saint-Gaudens. Le groupe avait été placé en redressement judiciaire à la fin d’avril 2026, sur fond de rentabilité insuffisante et après le retrait de son actionnaire, qui avait déjà injecté environ 300 M€ dans l’entreprise, selon BFMTV.
Le tribunal de commerce de Toulouse a ensuite prononcé, le 29 juillet, la liquidation du site de Tarascon, considérant sa situation sans perspective de redressement. L’arrêt a emporté environ 270 emplois sur le site provençal. À l’autre bout du dossier, Saint-Gaudens suit une trajectoire différente : une offre de reprise soutenue par la région Occitanie a été déposée, avec un schéma financier comprenant 25 M€ pour les actifs, 30 M€ d’effacement de dettes et des concours publics encore en discussion, selon Le Monde.
Ce décalage entre les deux usines du groupe éclaire aussi la séquence actuelle. Tarascon est fermée, mais elle reste un site industriel à gérer au sens plein du terme : isolement des utilités, vidange des circuits, maintien des moyens incendie, gestion des effluents, évacuation par filières agréées des substances dangereuses. Une liquidation judiciaire ne suspend pas ces obligations ; elle les rend souvent plus difficiles à piloter.
Le gouvernement, lui, a écarté l’idée d’une nationalisation du groupe, jugeant cette piste peu pertinente, comme l’a rapporté BFMTV. Mais sur le terrain sécuritaire, l’État intervient de la manière la plus directe qui soit.
Un désaccord technique et social sur la mise à l’arrêt
Les co-liquidateurs, Alix Brenac et Marc-Antoine Rey, font valoir que la mise en sécurité complète du site reste leur priorité. Leur ligne est technique : les volumes encore stockés et la nature des produits présents ne permettraient pas, selon eux, un traitement adapté par la seule station d’épuration du site. Ils estiment nécessaire d’identifier des filières spécialisées capables de reprendre, valoriser ou éliminer ces substances dans des conditions conformes.
Cette lecture n’est pas celle des représentants du personnel. La CGT plaide pour le retour de plusieurs anciens salariés connaissant les installations, jugeant la transmission insuffisante et les moyens engagés inadaptés au niveau de risque. L’argument n’a rien d’anecdotique. Sur les dernières semaines, une quarantaine de salariés continuaient à se relayer jour et nuit pour assurer la surveillance des équipements jusqu’à la fin de leur contrat. Dans ce type d’usine de procédé, la mémoire des réseaux, des stockages et des points sensibles ne se remplace pas par un simple classeur de passation.
Le bras de fer porte donc autant sur les moyens que sur la méthode. Les liquidateurs raisonnent en responsabilité juridique et en filières de traitement. Les syndicats insistent sur l’exploitation concrète du site et sur les compétences internes encore disponibles. Entre les deux, la préfecture demande des mesures immédiatement opérationnelles.
Un précédent lourd pour la fermeture des sites industriels sensibles
Le cas Fibre Excellence Tarascon rappelle une réalité souvent sous-estimée dans les restructurations : fermer une usine chimique ou papetière lourde ne revient pas à tourner une clé. Tant que les stocks ne sont pas neutralisés, que les réseaux ne sont pas purgés et que les barrières de sécurité ne sont pas garanties, le site continue d’exposer son environnement immédiat. Les fiches de danger gérées dans l’industrie, notamment sur les peroxydes, hydrocarbures et gaz combustibles, montrent bien la variété des scénarios à couvrir, de l’incendie au rejet accidentel.
Le sujet est aussi budgétaire. Début septembre, Carole Delga avançait un coût de l’ordre de 50 M€ pour une liquidation intégrant chômage et dépollution, dans son plaidoyer en faveur d’une intervention publique sur le dossier Fibre Excellence, selon Le Monde. Le chiffre vise d’abord Saint-Gaudens, mais il rappelle qu’un site industriel en fin de vie peut continuer à coûter cher longtemps après l’arrêt des machines.
À court terme, la priorité est désormais simple : remettre sous contrôle les moyens incendie, sécuriser les stockages et organiser l’évacuation des substances dangereuses sans créer un nouveau risque pour le Rhône. Le calendrier industriel du groupe se jouera ensuite ailleurs, à Toulouse, où le tribunal devait se prononcer le 15 septembre sur la poursuite provisoire de Saint-Gaudens. À Tarascon, en revanche, l’heure n’est plus au sauvetage industriel, mais à l’administration d’une fermeture qui a cessé d’être purement judiciaire.
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